Les 3 modes

photoElizabeth Kübler Ross a identifié les 5 stades émotionnelles de la personne en deuil, moi j’ai identifié les 3 modes de la sidération… Pour être claire, la sidération, c’est lorsqu’on a plus les fils qui touchent parce qu’il nous arrive un traumatisme psychique majeur, comme un deuil.

Le mode 1:

L’oreille entend l’évènement, l’oeil voit l’évènement, la main le touche du bout des doigts mais le coeur et le cerveau ne sont déjà plus connectés au reste. C’est le mode 1, que j’appelle le mode automatique. On est tout éparpillé mais on croit encore qu’on va être capable de retrouver tous les morceaux et refaire le puzzle de tout ça. On a un visage qui donne le change à l’entourage. L’entourage, lui, est trop gêné pour en parler et opte pour le silence radio. A ce stade, on excuse l’entourage en se disant qu’ils attendent car c’est trop frais, ils sont mal à l’aise, ils ne savent pas quoi dire, donc ils ne disent rien. En société, on sait répondre aux questions de manière pragmatique. La pharmacienne qui demande pour quand est la naissance de votre enfant – car il est encore indiqué « grossesse » sur votre carte vitale – vous pouvez lui répondre: «je ne suis plus enceinte » et sortir de la pharmacie en étant presque désolée de l’avoir mis mal à l’aise.

Le mode 2:

L’oreille entend un brouhaha de questionnements internes, l’oeil voit des images en boucle et la main ne veut plus rien toucher. C’est le mode 2, que j’appelle le mode veille. On a abandonné l’idée du puzzle, trop compliqué. On délègue tout, absolument tout, même le raisonnement. On a un visage un peu morne, mais on met un masque de bienséance afin de ne pas faire fuir tout notre entourage qui s’est déjà bien étiolé. L’entourage commence à oser parler, mais pour dire principalement des horreurs qui se veulent bienveillantes: « tu es encore jeune, tu en auras d’autres », « si tu l’as perdu, c’est qu’il y avait une bonne raison ». A ce stade, on n’a déjà plus la force de répondre : « ce n’est pas un meuble Ikea fabriqué en série », « il peut y a avoir une bonne raison de perdre du poids mais perdre un enfant, non je ne vois pas quelle bonne raison ». En société, on devient un peu flippante, on commence à avoir des problèmes de distance affective et on ne sait plus ce qu’il est convenable ou pas de dire. Puisque l’on ne peut pas parler de l’essentiel à ses proches, de quoi peut-on parler et à qui?

Le mode 3:

L’oreille fait mal, l’oeil voit trouble, la main est insensibilisée. C’est le mode 3, que j’appelle le mode chien. On a mal mais on ne sait plus exactement pourquoi. Il n’est plus question de déléguer mais plutôt de ne faire que dormir, manger et le reste du temps aboyer ou demander une affection disproportionnée. L’entourage en a marre de ce sujet et passe à autre chose. C’est le dernier mode, celui où on touche le fond. Là, deux solutions s’offrent à vous: soit continuer de couler – parce que le fond est infini – soit réveiller votre instinct de survie.

Je vous propose la deuxième solution. Je vous propose d’aller au devant des autres et de leur demander de l’aide car pour beaucoup, ce n’est pas qu’ils ne veulent pas aider, c’est qu’ils ne réalisent pas.

Si vous rencontrez une personne qui vous mord sans raison apparente, vous pouvez à présent ne plus le prendre personnellement et même avoir de la peine pour elle car elle est peut-être en mode 3 de sa sidération.

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La force du tabou

« Le terme tabou désigne, dans son acception la plus générale, un sujet qu’il est préférable de ne pas évoquer si l’on veut respecter les codes de la bienséance d’une société donnée (def. Wikipedia) » .

adam et eveVoilà la première réaction que j’ai eu, en écoutant la participante Tonya Kinzinger évoquer sa fausse couche lors d’une téléréalité à une heure de grande écoute un samedi soir. Ma première réaction a été: « Il y a peut-être de meilleurs endroits pour en parler ». Comment ai-je pu avoir cette réaction? Moi qui viens d’écrire un livre témoignage sur le deuil périnatal, moi qui suis convaincue qu’il faut parler, partager et échanger pour sortir de l’isolement…

C’est la force du tabou, c’est un conditionnement qui n’est pas remis en question. Je suis persuadée que de nombreuses personnes ont pensé la même chose: « mais c’est bien trop intime pour en parler à la télé ». Ah bon, mais pourquoi? En quoi parler du deuil de son enfant né ou à naître, serait plus intime que de parler de la mort de son père ou de sa mère par exemple? En quoi parler de la disparition d’un avenir prometteur serait plus impudique que de parler d’une douloureuse séparation amoureuse?

Moi même je n’ai pas encore toutes les réponses à ces questions. Je pense que dans l’imaginaire collectif la fausse couche évoque : le sexe de la femme, le sang, l’incapacité à enfanter, la culpabilité… Tout cet univers exclusivement féminin est encore considéré comme sale et honteux, un joli terrain fertile pour Mr Tabou. Souhaitons à Mr Tabou que tous ses projets soient avortés et que le silence de mort qu’il fait peser sur le sujet cesse.

C’est bien d’avoir quelque chose à dire, c’est mieux de savoir comment et à qui…

D’abord il a fallu s’autoriser à écrire, puis oser le faire lire. Ensuite, demander l’avis des bonnes personnes, corriger, corriger à nouveau, illustrer… Puis faire le grand saut, se mettre à nu, dire haut et fort: « j’ai écrit un livre sur un sujet sensible, tabou et pas forcément drôle ». Là, je croyais que j’avais fait le plus dur, mais non, en fait non.

Le plus dur finalement c’est peut être de savoir comment le présenter et surtout à qui?  Pour le comment, mon ami Hans Reniers  se charge de la mise en image car aujourd’hui on fonctionne à l’image. visuel livre boisQu’est ce qui fait qu’on va cliquer sur un article, sur un blog, sur une page Facebook? C’est l’image, l’image qui fait écho, qui séduit, qui intrigue. La plupart du temps on clique en considérant que l’on adhère ou que l’on veut adhérer à cette image qui résonne et on ne va pas plus loin, on ne lit pas forcément le contenu. Curieux tout de même, alors que nous avons toutes les informations à disposition, on ne lit plus, on « flash », on clique, on zappe, on  google et on approfondit rarement. D’ailleurs combien de personnes auront lu cet article jusqu’au bout?  Qui lit aujourd’hui plus de trois lignes d’affilée sur internet?

Comment présenter mon livre sans que mon interlocuteur fasse cette tête là :

The_ScreamJusque là, les gens faisaient cette tête là :/ lorsque je leur disais que j’étais accompagnante en soins palliatifs. Je lisais dans leurs yeux: bon ben on va pas trop rigoler là…

Maintenant un nouveau défi s’offre à moi: comment présenter mon livre? Au début, ça commence très bien, un peu comme ça : « Cette année, c’est mon année, j’ai décidé de faire ce que j’ai toujours voulu faire, j’ai écris un livre et je vais le publier. » Ce qui donne comme réaction: « Wouaaa c’est génial, ça parle de quoi? » Et là, j’ai pas encore trouvé la bonne réponse qui évite cette tête là 😦

Je réponds : « c’est un témoignage qui parle de la mort et plus précisément de la mort périnatal et de la possibilité de faire le deuil et de bien vivre à nouveau ». Ce qui est un bon résumé, mais vraisemblablement un peu trop directement dans le vif du sujet. Pourtant mon livre traite justement de ça, de la difficulté qui existe aujourd’hui de parler de la mort. Un réel tabou reste autour du deuil, ce qui crée un vrai isolement pour les personnes concernées.  Mais, ce n’est pas en évitant d’en parler que l’on va s’épargner. Au contraire, c’est uniquement lorsque la parole est libérée que la vie peut circuler à nouveau. 

C’est peut être ça la bonne idée, présenter mon livre comme un moyen de libérer la parole autour du deuil et de faire circuler la vie. Donc mon livre parle de mort, de libération et de vie. Mais oui, il parle bien de la mort.