Sont-ils incapables de comprendre?

fbCela fait plus d’une année maintenant que je m’évertue à sensibiliser le plus grand nombre sur la gravité et la complexité du deuil périnatal; une année passée à essayer de faire comprendre combien il est important de soutenir les parents qui vivent un tel traumatisme.

Et puis voilà, la discussion de trop, qui m’a rendue lasse, mais lasse

Je présentais mon groupe de parole à la pharmacienne de mon village, pour le faire connaître. Une discussion intéressante, pleine de compassion et d’entente sur le bien-fondé d’une telle initiative. Jusqu’à la question que je redoute systématiquement et qui revient toujours : « Mais vous n’avez pas peur de remuer le couteau dans la plaie en en parlant? ».

Et là, je me souviens de mes cours de yoga (pas de jugement / pas d’étiquette), je me rappelle mes lectures d’Irvin Yalom (la projection des angoisses de l’autre) et je réponds : «  ne vous inquiétez pas, je ne me nourris pas du malheur des autres. Par contre, je pense qu’il est indispensable que chacun fasse sa part (comme le colibri du conte de Pierre Rabhi), et la mienne est d’aider les parents à mettre des mots sur leur vécu.

Puis je suis rentrée à la maison et je me suis assise et je me suis sentie lasse. Fatiguée de constater qu’ils ne comprennent pas et ne pourront jamais comprendre.

Les parents qui ont vécu un deuil périnatal restent des parents. Ils ont la difficile tâche d’apprendre à devenir parents d’un enfant mort. Ce n’est pas un évènement ponctuel, qui, une fois que l’on arrête d’en parler, s’efface, disparaît. Non, c’est un fait, une réalité avec laquelle ils devront vivre jusqu’à la fin de leurs jours. Et vous croyez sérieusement que c’est en arrêtant d’en parler (« bon ça suffit maintenant, passe à autre chose ») qu’ils vont aller mieux?

Ce qui me sidère, c’est que moi-même, aujourd’hui, je doive encore faire face à ce genre de réactions. J’ai apprivoisé cette réalité, j’ai appris à vivre avec, à en parler. Mais sincèrement, je ne me ferais jamais à l’incompréhension des autres. J’y ai cru pourtant, j’ai pensé être assez forte pour réussir à ce que tous réalisent la douleur que c’est pour un parent de perdre un bébé né ou à naître, afin que plus jamais il n’y ai de déni. Mais je me suis fourvoyée, je me suis totalement surestimée.

En effet, si j’ai appris à être en paix avec mon fils Gabriel, si j’ai réussi à laisser partir la douleur inconcevable qui m’a broyée pendant des années, je ne serai jamais capable de supporter celle du déni.

Je ne comprend pas que l’Autre ne puisse simplement pas accepter que toute personne qui a subi un traumatisme, quel qu’il soit, doit apprendre à vivre avec et non apprendre à le cacher. Le temps est interminable quand on joue à quelqu’un que l’on n’est pas. Un parent qui a perdu un enfant n’a pas de temps à perdre. Il a une notion du temps qui est exacerbée. Son bébé a cessé de vivre parfois même avant de naître. C’est intolérable, inconcevable et c’est pour cela qu’il a le droit d’en parler, en parler, encore et encore.

Pourquoi, lorsque l’on parle de nos grands parents décédés, personne ne nous dit, « oh c’est bon, passe à autre chose ». Parce que c’est dans l’ordre des choses, ça ne gêne pas. Les parents aiment parler de leurs enfants, de tous, les morts, les vivants, les à venir (avenir). Ca ne fait pas d’eux des  dépressifs, des personnes morbides ou des cinglés. Cela fait d’eux des personnes qui acceptent. Cela s’appelle Amor Fati.

A présent, je ne vais plus essayer de faire comprendre, cela n’a pas de sens. Seuls ceux qui l’ont vécu peuvent réellement comprendre et ce n’est pas grave finalement. Je vais simplement tenter de faire connaître. Amor Fati.

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