Le pouvoir des mots

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Ca va faire bientôt deux mois que je mûris ce que Jean-Pierre Sueur m’a dit. Depuis que je l’ai rencontré lors des assises du funéraire à Paris le 3 Octobre. Mr Sueur est un ancien député, ancien secrétaire d’état auprès du ministre de l’intérieur, ancien maître de conférence en linguistique française et actuel sénateur du Loiret (entre autres). Donc, quand je l’ai croisé, l’occasion était trop belle, j’en ai profité pour lui demander : « Pourquoi il n’existe pas de mot pour définir les parents dont l’enfant est décédé, que ce soit pendant la grossesse, à la naissance ou après? Comment l’expliquez-vous? Pourquoi l’Etat ne fait rien, pourquoi, pourquoi, POURQUOI?« .

Et là, il m’a donné LA réponse que je digère encore : « J’y ai beaucoup réfléchi. On m’a déjà posé la question. Mais le mot existe déjà, vous êtes maman, c’est tout. Pourquoi créer un autre mot? Ce serait terrible de vous enlever celui-là. »

img_6034-1Et je pense qu’il a tout simplement raison. Parce que la définition de mère c’est « 1 : femme qui a mis au monde un ou plusieurs enfants, et en deuxième position : qui manifeste des sentiments maternel ». La définition de père, c’est « 1 : homme qui a engendré un ou plusieurs enfants et en 4ème position : qui manifeste des sentiments paternels. »

Donc, je m’interroge, pourquoi on en est venus à ne pas s’autoriser à se nommer mère ou père? Alors oui, parce qu’on serait obligés de raconter notre vie : « Je suis maman d’un enfant qui est décédé à la naissance« , je sais, ça casse un peu l’ambiance dans les soirées. Mais ce  n’est pas que ça. Non, c’est un peu plus compliqué quand même (de la même manière que les parents endeuillés ne sont pas des dépressifs qui manquent de volonté).

Selon Christophe Pons (ethnologue qui étudie notamment les rites du funéraire en Islande) : « De manière universelle aucun deuil n’est possible si l’existant arrivant n’est pas considéré comme appartenant à l’humanité« .

Pour les parents, dès que l’enfant est conçu, il est investi, donc considéré comme appartenant à l’humanité, avant même que d’être né. Pour la société, la question de l’existence de l’individu se pose différemment car un individu a des droits. De la même manière qu’un foetus, doit rester un « non-individu » avant le délai légal permettant l’IVG (fin de la 12ème semaine) pour éviter de donner des arguments aux anti-IVG qui  parleraient du coup, d’infanticide. Donc, ce n’est pas si simple pour la société.

Les parents, pour pouvoir commencer un processus de deuil, ont besoin qu’on leur reconnaissent qu’ils sont en deuil d’un être qui a existé. Ils ne sont pas tristes de la mort d’un concept ou d’une idée abstraite. La société doit aider les parents pour cela et établir un acte de reconnaissance de l’existence de cet « enfant à naître » pour permettre aux parents de se reconnaître parents endeuillés. Cela s’appelle un rite d’engendrement. Ce rite aujourd’hui c’est l’acte de naissance d’un enfant né sans vie, c’est la dation d’un prénom dans le livret de famille et  la possibilité de faire des obsèques.

Pour information, cela ne fait que depuis 2009 que les parents d’un enfant né entre 15 semaines d’aménorrhée et 22 SA peuvent avoir un livret de famille et y inscrire le prénom de leur enfant. En 1993, cela concernait uniquement les parents des enfants nés à partir de 22 SA ou pesant minimum 500gr. Cette reconnaissance de la société est donc très récente.

En Islande, la perception de l’existence de ces enfants est différent. Avant 1995, les bébés morts-nés étaient enterrés officieusement avec des morts adultes pour obtenir leur « protection ». Une cérémonie annuelle a lieu pour célébrer non pas le décès d’une personne mais l’apparition furtive d’une vie, d’un esprit venu de l’ailleurs.

Pour l’anecdote, vous remarquerez que juste avant maman, il y a le mot merdoyer : s’empêtrer dans ses réponses; et que juste avant père, il y a le mot perdurer : durer éternellement.

Car oui, dans cette réalité, toutes les histoires ne se terminent pas toujours bien. Tous les parents ne finissent pas par avoir un enfant en vie et pourtant ils restent des parents.

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7 réflexions sur “Le pouvoir des mots

  1. Ce M. Sueur a mon respect éternel, il met le doigts sur un de mes sentiments : je n’ai jamais vraiment aimé les termes qu’on peut vouloir donner à des parents qui ont perdu un/des enfant/s et c’est peut être justement parce que je me considère maman à part entière de mon enfant, maman et pas autre chose.

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  2. Tout ça me laisse dubitative…Mon fils n’est pas inscrit sur notre livret de famille puisque sa mère biologique n’est pas française et que moi, son autre mère, n’a AUCUNE visibilité dans son existence. Du coup, lui aussi est inexistant même s’il a vécu 36h36? A notre mariage, on a demandé s’il pouvait y être inscrit mais non ce n’est pas possible à moins que ma femme devienne de nationalité française. Je me demande si j’aurais pu l’adopter malgré sa mort…de toutes façons en mai 2017 cette question deviendra sans doute caduque…
    De plus, à part nous et une amie, absolument personne ne l’a vu, ni vivant ni mort, il est passé dans nos vies et celles de notre entourage comme une étoile filante, ça ajoute encore plus d' »abstraction » à sa si courte vie. Mon fils est invisible, je suis invisible, sa mère biologique est invisible…notre deuil et notre famille aussi? Compliqué d’être perçues comme mamans dans ce cas-là, hein?! Je vais continuer de merdoyer alors…

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    • Je n’avais pas conscience de l’invisibilité d’Elio au niveau administratif et de ce fait, de la société. J’en reste complètement abasourdie.
      Etre mère : donner naissance à un enfant et/ou avoir des sentiments maternels pour celui-ci. Elio, je ne suis pas la société, juste un de ses citoyens, moi je reconnais ton existence, chaton si beau, si parfait, si plein d’amour qui a des mamans exceptionnelles et chères à mon coeur.

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