Apporte moi mes cachets

Je ne sais plus, je ne me souviens plus. Est ce que cela me touche encore? C’était il y a 13 ans. Alors, je m’interroge, est ce que j’ai vraiment appris à vivre avec? Enfin, plutôt sans. Je sais vivre sans lui à présent? C’est monstrueux, je n’en ai pas envie. Une mère ne peut pas apprendre à vivre sans son enfant. Suis je devenue inhumaine? Ou est ce que mon esprit me trompe? Je m’en méfie – toujours – de lui. Je reste sur mes gardes. J’ai nié et quand j’ai réalisé, j’ai pris un retour de manivelle assez violent, alors, oui, je me méfie des protections de mon esprit.

J’ai pris du temps pour moi, je me suis plongée à l’intérieur et très vite, j’ai tout retrouvé : l’amour et la folie.

L’amour, oui il me manque, oui il est bien là, il fait partie de moi, à sa juste place.

Et la porte où se cache ma camisole est toujours là, aussi. Je l’ai ouverte il y a 13 ans. Et derrière s’y trouvent ma part de folie, mon mode délirant. Je l’ai adoré cette folie, elle m’a protégé du monde extérieur qui ne pouvait pas comprendre, ne pouvait réaliser. Ils étaient tous fous, et moi je savais que tout cela était vain, rien n’avait plus de sens puisque Gabriel n’était plus parmi nous.

Je suis rassurée, je peux encore choisir d’ouvrir cette porte ou de rester ici, parmi nous. Ouf, je ne suis pas monstrueuse, je suis toujours humaine.

J’ai juste appris à devenir la maman d’un enfant mort. Il n’y a rien de honteux à ça. Et pourtant, l’écrire m’est douloureux.

 

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Et si on parlait sexualité?

benAvant le drame, il y a eu le désir. Vous avez rencontré votre conjoint et vous avez eu du désir pour lui/elle. Vous vous êtes plu, tellement plu que vous avez eu envie d’avoir un enfant ensemble, construire une famille. Mais, tout ne s’est pas exactement passé comme prévu.

 

Il faut savoir que le deuil périnatal s’insinue, s’attaque, à toutes les dimensions de la personne. Ce deuil ne va pas rester en surface et toucher uniquement l’affect ou les sentiments, non, ce deuil va tout remettre en perspective. Le couple préparait l’avenir dans lequel il y avait mis tout son amour et toute sa confiance et il est subitement freiné dans son élan vital par la mort de son bébé.

La souffrance va prendre une nouvelle saveur, elle va devenir une amie proche et quotidienne. La solitude, cette garce, va tout faire pour prendre aussi sa place dans votre vie. Toutes ces émotions si douloureuses vont être les plus vigoureuses pour remplir le vide qu’il y a à présent en vous.

Quand on vit un tel deuil, que j’apparente moi même à une balle dans la tête, ou à une bombe à fragmentation dans le psychisme (oui je suis du Sud de la France, je sais), notre affect se retrouve au même stade que celui que l’on avait enfant. Et là, du coup, dans le couple, c’est un peu compliqué.

A priori, vous vous êtes connus adultes, et c’est de l’adulte dont vous êtes tombé amoureux(se). Vous vous attendez à trouver du soutien en lui/elle, vous pensez que personne d’autre ne peut mieux vous comprendre dans ce que vous vivez, dans ce que vous éprouvez.

Bon, inutile de vous dire, vous pourriez être déçus. Parce que même si, pour concevoir un enfant, vous avez « fusionné » – pour souffrir – vous êtes deux personnes différentes, avec deux rythmes différents, deux histoires différentes. Et attention, chose très importante : vous ne devez pas lui en vouloir pour cela. L’autre souffre autant que vous mais différemment. On a tous une façon différente de souffrir son deuil et il n’y en a pas une meilleure que l’autre, il n’y a en vrai, que celle que notre instinct de survie nous dicte.

Maintenant, j’en reviens au sexe. Dans notre instinct de survie, il va y avoir deux écoles:

1/ la pulsion de vie : vous allez tenter de refaire naître la vie et donc, faire l’amour, même parfois beaucoup (la sexualité est un domaine complexe, ça ne veut pas nécessairement dire que votre couple va bien –  désolée).

2/ la fidélité à la douleur : impossible pour vous d’accepter de prendre du plaisir, oublier votre souffrance quelques instants, ce serait comme trahir votre enfant. Il devient alors très difficile de faire l’amour à nouveau.

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise école, il n’y a que celle que l’on est capable de vivre au jour le jour. Soyez tolérant et bienveillant avec vous-même.

Quelle que soit l’école à laquelle vous appartenez, sachez qu’il ne faut en aucun cas, prendre une décision dans cette période de désorganisation intérieure. Acceptez le temps. 

Je sais, c’est dur, terriblement dur. Alors, n’oubliez pas que vous vous êtes suffisamment aimés pour faire un enfant, devenir parents. Il va falloir maintenant encore plus vous aimer pour prendre le temps de vous soutenir malgré vos différences, vos incompréhensions. Etre parents d’un bébé mort, c’est vraiment pas un projet qu’on souhaite ou même qu’on puisse envisager un instant dans sa vie. Rien ne vous y a préparé. Donc, à nouveau, je vous le répète, soyez indulgent envers vous-même et envers votre bien aimé(e).

Dans un premier temps, le plus dur va être de réussir à mettre des mots sur ce que vous vivez. Difficile de dire ce que l’on ressent, d’expliquer ce que l’on vit, quand on n’arrive toujours pas à le réaliser. Vous pouvez aussi, ne pas avoir envie d’en parler, écrire ou peindre, peut-être un bon moyen d’exprimer vos maux. Vous pouvez aussi vous faire aider d’une tiers personne pour réussir à parler ensemble, ou participer à un groupe de parole.

Dans mon cas, je n’ai pas su entendre sa souffrance. J’ai pris son déni pour du mépris. Nous nous sommes éloignés et nous avons divorcé. Je réalise seulement depuis quelques années à quel point mon ex-mari a été affecté par ce décès. Je le vois dans la manière dont il s’occupe dans notre cadette, le fameux enfant de remplacement. Je ne regrette pas mon divorce, j’ai fait ce que j’ai pu à ce moment-là. Mais sincèrement, rien ne vaut la chaleur d’un foyer dans lequel il n’est pas question de garde alternée ou partagée. Votre couple mérite que vous preniez le temps. Prenez le temps de vous réconcilier avec vous-même, avec ce drame et avec votre amoureux(se).

N’oubliez pas que faire l’amour, c’est vouloir donner du plaisir à l’autre. Avec ce que vous venez de vivre, vous avez besoin d’amour. Faire l’amour, ce n’est pas que « le coït », c’est entourer l’autre de ses bras, lui caresser les cheveux, lui faire une tisane, lui passer sa musique préférée, le/la faire rire pour le/la soulager un peu de son fardeau avec des images idiotes de chatons, le/la laisser pleurer, accepter qu’il/elle ne pleure pas, respecter sa manière de souffrir son deuil…chat

Pour résumer ce long article : Aimez-vous

 

Comment en parler?

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Lorsque cela nous touche, on est souvent sidéré, hébété, le temps s’est arrêté au moment où on a réalisé que plus rien ne sera plus jamais pareil. D’ailleurs le mot « jamais » n’a jamais eu autant de sens. On a perdu le mode d’emploi de la vie. Autour, rien ne change, on respire encore, le soleil brille aussi et les gens vivent leur vie comme si de rien n’était.

On vit en décalage. Personnellement, niveau communication j’ai rapidement choisi l’option des autres « tout va bien, comme si de rien n’était ». J’ai porté un masque et j’ai tout enfoui. J’ai voulu croire à la non gravité de l’évènement : ce n’est qu’une fausse couche, je suis jeune, j’en aurais d’autres, c’est mieux comme ça, dans la nature les bébés non viables sont délaissés par leur mère… J’ai nié mon deuil, totalement. Et ça, je vous le déconseille vivement.

Quand cela m’est arrivé, j’ai essayé d’en parler autour de moi mais j’ai fait beaucoup d’erreurs : en parler au mauvais endroit, en parler au mauvais moment, en parler aux mauvaises personnes. Tout cela peut se résumer en un exemple : j’en ai parlé à une inconnue au jardin d’enfants.

Ce n’est pas facile d’en parler. Parler de la mort ce n’est déjà pas évident mais parler d’un enfant qui n’a pas eu d’existence aux yeux des autres, c’est carrément mission impossible.

La preuve, quand je parlais de mon livre au début, ça donnait ça:

  • « Oh mais c’est super tu as écrit un livre?
  • Ca parle de quoi? »
  • « Du deuil périnatal »
  • = silence radio, visage fermé, communication corporelle de fuite

Comme je suis à présent en paix avec le décès de mon premier né, je n’ai pas mal vécu ces réactions. J’ai surtout réalisé à quel point la fausse couche est encore un tabou et j’ai aussi compris l’importance de la communication.

A présent je présente mon livre autrement:

  • « Oh mais c’est super tu as écrit un livre? Ca parle de quoi?
  • « Ca parle d’un sujet pas très drôle mais qui touche beaucoup de gens et c’est utile, cela parle du deuil périnatal, c’est à dire lorsque l’on perd son enfant quand on est enceinte ou quelques jours après la naissance. Toutes les personnes à qui j’en ai  parlé jusque là ont soit été personnellement touchées ou connaissent quelqu’un dans leur entourage qui a été touché. »
  • « Ah, et pourquoi tu as écrit ça? Tu as connu ça? Tu avais besoin d’extérioriser ta souffrance? »
  • « Oui, mon premier né n’a pas survécu, et non, j’étais déjà en paix avec la mort de Gabriel quand j’ai écris le livre, sinon je n’aurais jamais réussi à l’écrire de cette façon.
  • «  Je connais quelqu’un qui a perdu des jumeaux à 6 mois de grossesse mais je n’ai pas osé lui en parler, j’avais peur de remuer tout ça. »
  • « Oui je comprends, mais au contraire, il faut oser. Tu pouvais aller la voir et dire : « je ne sais pas quoi te dire mais je suis là et je suis désolé, je te présente mes condoléances ». Tout sauf le silence et l’évitement.

De là, souvent s’engage une conversation sur le tabou de la mort, de la fausse couche, de la difficulté à se soutenir et à s’entraider. Des liens sont rapidement tissés et il y a comme un soulagement à avoir été capables de parler d’un sujet essentiel mais tabou.

Comment en parler lorsque l’on n’a pas encore traversé son chemin de deuil, lorsque l’on est encore à fleur de peau, les larmes prêtes à couler (en mode chute du  Niagara – et je sais ce que c’est)

La formule magique : les bonnes personnes, en toute simplicité et sincérité. 

Si on ne dit pas ce que l’on ressent, nos proches ne sont pas toujours capables de réaliser ce que l’on traverse. Il n’y a aucune honte à demander du soutien, souvent l’entourage ne sait pas comment aborder le sujet et n’ose pas en parler en premier. S’ils demandent ce qu’ils peuvent faire, vous avez le droit de demander : « tu peux juste m’écouter ou me laisser pleurer sur ton épaule. »

Après, il ne faut pas en vouloir si la réaction de nos proches n’est pas à la hauteur de nos espérances, ils peuvent eux-même ne pas être au clair dans leur propre rapport à la mort.

Une lectrice m’a dit un jour : « il faudrait faire lire ton livre à tous ceux qui ne l’ont pas vécu pour qu’ils réalisent ». C’est dans la même idée, si vous n’osez pas en parler, soit ils ne réaliseront pas, soit ils n’oseront pas. Vous découvrirez rapidement que vous n’êtes pas seul(e). Et si après cela, vous cherchez une autre écoute, il existe beaucoup d’associations en France qui proposent des groupes de parole. N’hésitez pas à sauter le pas et à tendre la main. Pour information, rien que dans les Alpes Maritimes, il y a 150 décès (mortinatalité – grossesse après 22 semaines) par an.

Nous sommes nombreux(ses) à devoir faire face à cette épreuve que l’on ne souhaite pas même à  notre pire ennemi. Nous avons une culture faite de tabou, de pudeur, voir de sarcasme autour de la mort car nous en avons très peur.

Qui sont les personnes que l’on pleure le plus à un enterrement? Celles qui ont su tisser des liens avec leurs semblables. Revenons à l’humain, acceptons ce que nous dit notre prochain – sans en douter ni le juger.

  • « Je suis tellement malheureuse de ne pas pouvoir voir grandir mon enfant »
  • « Mais tu es jeune, tu en auras d’autres » (=remise en question et déni de la souffrance par manque d’empathie)
  • « Pourquoi tu n’entends pas ce que je viens de te dire? J’en aurais peut-être d’autres mais ce ne sera pas celui-là, tu comprends? » (= rappel de la simple réalité et recherche d’empathie et de soutien)
  • « Oui c’est vrai, pardon, j’ai dit ça parce que j’essayais de te remonter le moral, mais c’est bête. (=retour à la réalité et fin des poncifs)
  • « Non, c’est pas grave, je ne t’en veux pas. Tu sais comment j’allais l’appeler? Tu veux voir les photos? (=partage et soutien)

Parlez-en, n’ayez aucune honte, vous vous aiderez et vous aiderez les autres par la même occasion. D’avance, merci et je pense à vous dans vos futures tentatives de communication et tissage de liens avec nos semblables  🙂

Quand le développement personnel ne suffit plus

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« Le trauma provoque une sidération. Ce n’est pas une mauvaise passe, c’est une impasse, quelque chose qui ne passe pas. En lui le temps se fige. Répétons: le trauma reste à jamais dans le présent. Il ne recule pas dans le passé, ne se normalise pas pour être peu à peu intégré au récit de la vie. Répétons : le trauma a une qualité immédiate, envahissante, hallucinatoire. Sa douleur demeure vive, à vif. Oui, il faut le répéter car le trauma est précisément une répétition, à l’identique ou presque. Il arrête le temps.   « Nancy Huston, Bad girl

Lorsque l’on prévoit que les années à venir vont être remplies des rires de notre enfant à naître et qu’à la place, le vide prend toute la place, sérieusement, il y a de quoi vivre un traumatisme. D’ailleurs, deuil périnatal est peut-être le pléonasme de trauma. Ce n’est pas dans l’ordre des choses (les parents doivent mourir avant les enfants), ce n’était pas prévu dans notre agenda, notre entourage n’a pas le mode d’emploi pour savoir comment nous épauler, on a pas non plus les indications pour survivre à ça ou aider notre conjoint à y faire face. En même temps, on n’a pas le choix. Donc, tous les ingrédients du bon trauma sont là, ah oui avec aussi de la culpabilité (j’ai pas fait ça, j’aurai du faire ci…), de la colère (mais pourquoi moi, alors que l’autre connasse boit, se fait avorter et arrête pas de pondre – oui ça c’est de la vraie colère), de la tristesse (tout le monde me félicitait, maintenant tout le monde me fuit) etc…

Bref, il faut admettre, que vivre un deuil périnatal, c’est un deuil compliqué, c’est un drame et souvent un trauma. On ne peut pas s’en sortir seul. La bonne volonté ne suffit pas et les guides de développement personnel non plus. Alors, même si nous sommes tous différents, je veux simplement vous dire, de ne pas vous en vouloir si vous n’y arrivez pas. Lorsque vous vous sentirez prêts(es), renseignez vous sur la pratique qui vous correspondra le mieux (Jung, Gestalt, Lacan, EMDR…) et osez demander de l’aide à un psy qui vous permettra de sortir du trauma, de remettre le temps en route.

Cela ne vous fera pas oublier votre enfant, cela vous permettra seulement de remettre le temps en route.

Quand je pense à moi avant ma thérapie (EMDR), une boule d’angoisse se pose dans mon plexus. Je ne pouvais pas parler de Gabriel sans pleurer, sans être tétanisée. Il me manque toujours, mais je vis à nouveau. Le présent est réapparu.

 

 

Faut-il en parler aux enfants?

carl larrsonOui. Les enfants ont une intelligence émotionnelle que nous avons perdu et ils savent. Il est inutile de cacher, de tout mettre sous le tapis en se disant que nous allons les « protéger », « leur éviter de la tristesse » en parlant de leur futur « frère / cousine / neveu… » qui était dans le gros ventre rond et qui finalement ne naîtra pas ou plutôt ne vivra pas. Que le cadeau que l’on avait acheté ensemble, finalement on ne l’offrira pas.

Omettre d’en parler, c’est leur mentir, c’est dérégler leur 6ème sens qui leur dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Mais beaucoup plus grave, c’est leur inculquer une angoisse insidieuse, une paranoïa dans laquelle l’enfant va probablement s’imaginer que si maman pleure, c’est à cause de lui. Evidemment, leur dire, c’est aussi s’adapter à leur âge, à leur niveau de compréhension, c’est accepter sa propre émotion. Parce que réfléchir à comment en parler, c’est devoir faire face à sa propre manière de le vivre et accepter de se montrer sensible ou même triste devant son enfant.

Mais les enfants ont ça de magique : ils ne sont pas dans le déni, ils n’ont pas encore appris à porter des masques, à faire croire à tous que tout va bien quand tout va mal. Non, ils pleurent un bon coup, quitte à se rouler par terre, puis ça passe. Ils ont vécu leur émotion et ils l’ont dépassée.

Jusqu’à ses 4 ans, je n’avais jamais parlé à ma fille, de son grand frère mort-né. Un jour, pour un problème de sommeil, nous sommes allés chez une pédopsychiatre. Cette psy a commencé par passer une heure en seule à seule avec ma fille, sans aucune information de notre part. Lorsqu’elles sont revenues de leur petit entretien, la pédopsychiatre m’a dit tout de go: « Vous avez eu un premier enfant n’est-ce pas? ». Mon mari est rentré dans une colère noire, il était persuadé qu’il était inutile, voir cruel de parler de la mort de son grand frère à notre fille, et moi, je me suis écroulée en larmes. Je portais ce secret comme un lourd fardeau honteux et coupable d’avoir fait ça à ma fille, à son père, à notre famille.

Mais le fait est, qu’il n’y a rien de honteux ou de coupable dans la mort. C’est une réalité.

On ne peut pas protéger nos enfants de la vie, on peut par contre leur apprendre à affronter les épreuves de la vie, et la mort de nos proches est une des plus difficiles épreuves à traverser. Si on ne sait pas affronter les malheurs, on ne sait pas non plus se réjouir des bonheurs. Accepter ses parts d’ombre, pour faire rentrer la lumière.

« Si vous ne les affrontez pas, les fantômes de votre passé reviendront hanter votre enfant » Flavia Accorsi