« l’absence de mot amène les gens à se taire »

S’il n’y a pas de mot pour nommer un parent qui a perdu un enfant né ou naître, Isabelle Constant trouve les mots pour en parler avec justesse dans cette vidéo (conférence Tedx Vaugirard Road 2013). Elle dit notamment : « L’absence de mots amène les gens à se taire, parce que comme ils ne peuvent pas dire en un mot ce qu’ils sont et qu’ils n’ont par forcément envie de faire une phrase pour raconter leur vie, ou ils se taisent, ou ils disent une autre réalité que leur réalité. »

 

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La force du tabou

« Le terme tabou désigne, dans son acception la plus générale, un sujet qu’il est préférable de ne pas évoquer si l’on veut respecter les codes de la bienséance d’une société donnée (def. Wikipedia) » .

adam et eveVoilà la première réaction que j’ai eu, en écoutant la participante Tonya Kinzinger évoquer sa fausse couche lors d’une téléréalité à une heure de grande écoute un samedi soir. Ma première réaction a été: « Il y a peut-être de meilleurs endroits pour en parler ». Comment ai-je pu avoir cette réaction? Moi qui viens d’écrire un livre témoignage sur le deuil périnatal, moi qui suis convaincue qu’il faut parler, partager et échanger pour sortir de l’isolement…

C’est la force du tabou, c’est un conditionnement qui n’est pas remis en question. Je suis persuadée que de nombreuses personnes ont pensé la même chose: « mais c’est bien trop intime pour en parler à la télé ». Ah bon, mais pourquoi? En quoi parler du deuil de son enfant né ou à naître, serait plus intime que de parler de la mort de son père ou de sa mère par exemple? En quoi parler de la disparition d’un avenir prometteur serait plus impudique que de parler d’une douloureuse séparation amoureuse?

Moi même je n’ai pas encore toutes les réponses à ces questions. Je pense que dans l’imaginaire collectif la fausse couche évoque : le sexe de la femme, le sang, l’incapacité à enfanter, la culpabilité… Tout cet univers exclusivement féminin est encore considéré comme sale et honteux, un joli terrain fertile pour Mr Tabou. Souhaitons à Mr Tabou que tous ses projets soient avortés et que le silence de mort qu’il fait peser sur le sujet cesse.

C’est bien d’avoir quelque chose à dire, c’est mieux de savoir comment et à qui…

D’abord il a fallu s’autoriser à écrire, puis oser le faire lire. Ensuite, demander l’avis des bonnes personnes, corriger, corriger à nouveau, illustrer… Puis faire le grand saut, se mettre à nu, dire haut et fort: « j’ai écrit un livre sur un sujet sensible, tabou et pas forcément drôle ». Là, je croyais que j’avais fait le plus dur, mais non, en fait non.

Le plus dur finalement c’est peut être de savoir comment le présenter et surtout à qui?  Pour le comment, mon ami Hans Reniers  se charge de la mise en image car aujourd’hui on fonctionne à l’image. visuel livre boisQu’est ce qui fait qu’on va cliquer sur un article, sur un blog, sur une page Facebook? C’est l’image, l’image qui fait écho, qui séduit, qui intrigue. La plupart du temps on clique en considérant que l’on adhère ou que l’on veut adhérer à cette image qui résonne et on ne va pas plus loin, on ne lit pas forcément le contenu. Curieux tout de même, alors que nous avons toutes les informations à disposition, on ne lit plus, on « flash », on clique, on zappe, on  google et on approfondit rarement. D’ailleurs combien de personnes auront lu cet article jusqu’au bout?  Qui lit aujourd’hui plus de trois lignes d’affilée sur internet?

Comment présenter mon livre sans que mon interlocuteur fasse cette tête là :

The_ScreamJusque là, les gens faisaient cette tête là :/ lorsque je leur disais que j’étais accompagnante en soins palliatifs. Je lisais dans leurs yeux: bon ben on va pas trop rigoler là…

Maintenant un nouveau défi s’offre à moi: comment présenter mon livre? Au début, ça commence très bien, un peu comme ça : « Cette année, c’est mon année, j’ai décidé de faire ce que j’ai toujours voulu faire, j’ai écris un livre et je vais le publier. » Ce qui donne comme réaction: « Wouaaa c’est génial, ça parle de quoi? » Et là, j’ai pas encore trouvé la bonne réponse qui évite cette tête là 😦

Je réponds : « c’est un témoignage qui parle de la mort et plus précisément de la mort périnatal et de la possibilité de faire le deuil et de bien vivre à nouveau ». Ce qui est un bon résumé, mais vraisemblablement un peu trop directement dans le vif du sujet. Pourtant mon livre traite justement de ça, de la difficulté qui existe aujourd’hui de parler de la mort. Un réel tabou reste autour du deuil, ce qui crée un vrai isolement pour les personnes concernées.  Mais, ce n’est pas en évitant d’en parler que l’on va s’épargner. Au contraire, c’est uniquement lorsque la parole est libérée que la vie peut circuler à nouveau. 

C’est peut être ça la bonne idée, présenter mon livre comme un moyen de libérer la parole autour du deuil et de faire circuler la vie. Donc mon livre parle de mort, de libération et de vie. Mais oui, il parle bien de la mort.

Au sujet des soins palliatifs et de la mort…

En tant que bénévole accompagnante en soins palliatifs, j’ai dû suivre une formation initiale d’une année avant d’avoir la possibilité de visiter des personnes grâce à mon association (www.albatros06.fr). Pendant cette année, on suit des cours sur l’écoute active, l’éthique, la loi Léonetti, les rites funéraires selon les différentes religions, la sédation, la démence… Et on doit lire au moins un livre par trimestre lié de près ou de loin à un de ces sujets. Inutile de dire que j’en ai lu beaucoup plus que demandé. Mais je ne vais pas tous les citer ici, je préfère vous donner mon dernier Top 3:

1/ La Mort peut attendre – Maurice Memoun

http://www.albin-michel.fr/La-mort-peut-attendre-EAN=9782226312518

mimoun

J’ai lu beaucoup de livres et je dois dire que celui-là m’a beaucoup plu car c’est un témoignage ancré dans la vraie vie. Cela ne donne pas de leçons, ne juge pas, c’est un récit sincère vu du côté de celui qui donne souvent les mauvaises nouvelles et qui souvent s’interroge sur son rôle de soignant et son pouvoir de vie et de mort sur ses patients. Peut on être complètement neutre? Comment ne pas influencer les patients dans leur choix? C’est toujours intéressant de voir un sujet que l’on connaît sous un autre angle, une autre perspective.

2/ La Révolution de la mort – François Michaud Nérard

révolution de la mort

Celui là est très différent, c’est plutôt informatif mais passionnant. C’est écrit par celui qui dirige la société d’économie mixte des Services funéraires de la Ville de Paris (qu’il a lui-même créée en 1998), il est aussi vice-président de l’Union des professionnels du pôle funéraire public. En gros, il connaît son sujet. Il nous montre la distorsion qui existe dans notre société sur notre rapport à la mort: toutes ces images de morts dans les médias et ce tabou de la mort au quotidien, dans notre intimité. Tout est exposé mais rien n’est mis à nu. Il n’y a plus de rites, de cérémonies, tout doit se faire vite. Le temps du deuil et de l’intériorité n’est plus, le malaise grandit.

3/ Deux petits pas sur le sable mouillé – Anne Dauphine Julliand

http://www.deuxpetitspas.com/crbst_2.html

deux petits pas

J’ai beaucoup aimé ce récit, il est plein d’espoir et de vie. Car oui, parler de la mort peut être plein de vie, d’amour et de joie. Avoir conscience que nous sommes mortels peut nous rendre plus vivant. C’est comme aller rendre visite à des personnes en fin de vie, elles sont encore bien en vie! Plus que certains d’entre nous d’ailleurs car elles ont pleinement conscience de la durée limitée de celle-ci. C’est un récit émouvant, sincère et délicat.