Je suis vulnérable

bilibineJusque là, je pensais quêtre vulnérable était une faiblesse. Je pensais qu’il fallait se protéger de sa vulnérabilité. J’avais peur que celle-ci me submerge, j’avais peur de moi, peur de ne pas savoir revenir à la berge, peur de m’y noyer et de retourner dans ma part sombre, dans ma folie.

J’ai écrit un livre. Ce n’est pas juste un livre, c’est un témoignage de mon histoire personnelle sur l’événement le plus traumatique de ma vie. Je l’ai écrit sans fard ni faux semblant.

  1. Première peur à surmonter : la mort de mon premier-né va t’elle devenir mon identité aux yeux des autres? Vais-je être réduite à « ça »? (je sais ça pique les yeux de le lire). Dans les faits, non, ce n’est absolument pas devenu mon identité. C’est devenu un moyen extraordinaire de rentrer en relation avec de nombreuses personnes dépourvues de jugement superficiel. J’ai gagné du temps à me présenter telle que je suis.
  2. J’ai reçu de nombreux messages de remerciements. Deuxième peur à gérer : Ne vont-ils pas trop attendre de mon livre? Ne vais-je pas les décevoir? Vais-je pouvoir aider? Je sais, c’est n’importe quoi. Pourtant, il m’a fallu un bon nombre d’échanges avec mes lecteurs pour comprendre qu’ils n’attendaient pas de moi  « de pouvoirs magiques ». Bah oui, parce que mes lecteurs sont de grandes personnes qui ont leur propre vie et qui ne m’ont pas attendu pour la vivre. Le livre se suffit à lui-même pour aider, il n’y a pas d’attente supplémentaire.
  3. Je vais créer un groupe de parole dans ma région car je pense que c’est un vrai soutien pour aider les parents endeuillés. Dernière peur : Suis-je capable d’entendre les témoignages d’autres parents sans m’effondrer? Ne devrais-je pas me préserver et prendre de la distance face au malheur des parents endeuillés (du fait que j’en ai déjà eu ma part)? Et bien non. Non, la vulnérabilité ce n’est pas mal. C’est ce qui nous rend humain et qui nous permet d’aider les autres. Etre vulnérable, c’est être capable de compassion, de montrer à l’autre que sa douleur est légitime. Ce n’est pas parce que je vais être touchée par l’histoire d’un parent que je vais retourner dans la période la plus sombre de ma vie, où, sur le chemin de mon deuil, je suis passée par une phase délirante. Oui, leur récit peut faire écho, la cicatrice peut se réactiver, mais ce n’est pas dangereux. A nouveau, les parents n’attendront rien de plus de moi. Je leur donnerai ce que je suis en mesure de donner.

Je reviens d’une formation sur l’accompagnement des personnes vivant un deuil périnatal et j’ai eu la chance de rencontrer une psychologue clinicienne de grande qualité. Elle m’a appris plusieurs choses : « Le deuil périnatal a cela de spécifique que l’on gardera toujours en soi une part inconsolable mais on peut apprendre à vivre avec. » « Tant que le traumatisme n’est pas élaboré (mettre des mots dessus), la colère stagnera »…

J’ai aussi compris quelque chose d’essentiel à mes yeux : Je ne suis pas une personne faible. J’ai vécu un évènement traumatique dont l’intensité psychique est telle, que je n’aurai pas pu réagir autrement. En gros, si tu tires une balle dans la tête de quelqu’un, sa réaction ne va pas dépendre de sa personnalité ni de sa fragilité ou de sa force. 

Qui suis-je? Je suis vulnérable mais pas que. Je suis une personne singulière qui a sa propre histoire, donc je suis comme toi, comme vous : une personne singulière qui a sa propre histoire. Et oui : je, toi, nous, sommes tous vulnérables car nous sommes humains, et c’est essentiel.

Formation dispensée par Chantal Papin, psychologue clinicienne et formatrice à la Fédération Européenne Vivre son deuil

Le Japon m’offre ce que j’attend depuis plus de 12 ans

mizuko jizoIl n’y a pas de mot en français, en anglais, en espagnol, en italien, en hébreux pour dire, pour nommer l’enfant que l’on a eu mais qui n’est plus.  ( voir article « l’absence de mots amène les gens à se taire »). 

Au Japon, depuis plusieurs siècles, tous les bébés nés ou à naître et qui n’ont pas survécu pour toutes les raisons possibles (IMG, avortement, fausse couche, morts-nés, raison inconnue…), sont nommés Mizuko, ce qui signifie « enfant de l’eau ».mizuko3

Enfant de l’eau car dans la religion bouddhiste japonaise (les japonais sont principalement shintoïstes et boudhistes), la croyance est que l’âme de l’enfant coule en lui et se « solidifie » avec le temps. En ce sens, l’enfant nouveau-né ou à naître est dans un entre-deux, il « est » et il « n’est pas totalement ». Il est réel et en même temps indéfini. Je trouve que cela représente bien la situation : notre enfant à naître est totalement réel : nous ressentons profondément sa perte. Et en même temps, il n’est pas défini car l’entourage ne réalise pas l’impact que peut avoir eu sa courte vie dans notre existence.

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Ces enfants ont un protecteur Mizuko Jizo, vénéré depuis le XIII ème siècle et toujours représenté comme un simple moine bouddhiste. Il protège ces bébés en les cachant dans ses manches afin de pouvoir traverser la rivière Sanzu, ce qui leur permettra de ne pas entacher leur karma et espérons-le, renaître au sein de la même famille en bonne santé.

 
Le rituel Mizuko Kuyo (plus récent, depuis le XVI ème siècle…) consiste à avoir une petite statue de Mizuko Jizo, représentant son enfant et d’en prendre soin en l’habillant (principalement d’un bonnet et d’un bavoir) , lui faire des offrandes (petits jouets, nourriture, fleurs, eau…), prier et/ou lui écrire… Cette cérémonie peut être faite autant de fois qu’on le souhaite. Dans de très nombreux temples au Japon existent des espaces dédiés à cette cérémonie.

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Je suis allée trois fois au Japon, avant mon mizuko. J’ai certainement été dans ces lieux de dévotion sans réaliser le sens de tout cela, ni même qu’un jour je me sentirai autant concernée. Depuis, mon amour pour le Japon est resté intact, je n’avais jamais compris la force de ce lien.

 
mizuko 5Aujourd’hui je comprend. Le Japon m’offre ce que j’attend depuis plus de12 ans : être reconnue par un mot de vocabulaire dans mon statut de mère malgré le décès de mon enfant, être reconnue dans ma douleur grâce à un lieu dédié, être reconnue dans mon appartenance à l’humanité par un rituel respecté aux yeux de tous – au Japon, certes.

Je vais prendre ta douleur

Face à ta douleur, je ne suis rien, je ne suis personne. Je n’ai pas de solution miracle, de potion magique, je ne peux pas prendre ta douleur.

Ce que je peux faire c’est la respecter. Je peux te consoler en respectant ta peine, en l’écoutant, sans la juger et étant témoin que celle-ci est justifiée puisque tu la ressens.

Je ne vais pas te fuir, avoir une fausse réserve, chercher à compenser ou à te distraire. Non, je sais que cela n’a aucun sens, tout comme ce que tu viens d’endurer. Mais je tiens à te rappeler, que non, on ne meurt pas de chagrin. De l’indifférence des autres, peut-être.

Je sais que tu peux avoir envie de te raccrocher à ta douleur, comme pour ne pas oublier. Mais, selon moi, l’amour ne meurt pas et c’est à ça qu’il faut se raccrocher. Facile à dire, hein? Oui, c’est vrai, plus facile à dire, qu’à faire… Je veux au moins te faire rentrer dans la zone où le deuil devient supportable, là où tu commences à réaliser que: « oui, toi, tu es encore en vie, alors ne déçois pas celui/celle qui ne l’est plus, en vivant à moitié – non, vis avec la force et l’énergie de ceux qui connaissent la valeur de la vie ».