Empathie et indifférence

Il y a quelques jours, j’ai lu cet interview de Malek Chebel (Anthropologue des religions) sur le thème de la consolation face au deuil:

klimt« Notre société est structurée autour de quelques valeurs comme le trop plein, le rapide à tout prix, le beau formel, le bon et le moins bon, mais ne l’est absolument pas sur des valeurs de compassion, d’empathie, de sensibilité ou même d’écoute… Raison pour laquelle des « cellules d’écoute » prolifèrent. Dès qu’il y a un traumatisme, un accident ferroviaire ou une catastrophe aérienne, on met en place des cellules d’écoute, parce que l’écoute n’est pas spontanée et que les rescapés eux-même – qui ne sont pas morts une première fois – risquent d’être tués par l’indifférence des gens. »

Même si cette interview a plus de deux ans, au vu de l’actualité, elle reste – justement – actuelle. Mais comment avoir de l’empathie pour tous, pour tous les évènements dramatiques autour de nous? Que signifie s’indigner cinq minutes en lisant un article, en écoutant la radio, en regardant la tv? C’est souvent se sentir impuissant et triste de cette impuissance. On ne peut pas non plus humainement être indifférent à de telles catastrophes, surtout quand les journalistes font tout pour toucher notre corde sensible.

Alors, que faire? Peut-être, commencer par nous-même (« Charité bien ordonnée commence par soi-même »). Voilà : moins écouter les « infos » et plus écouter les nouvelles de notre entourage – proche. Se rendre disponible, avoir de l’empathie, parfois consoler et ne jamais être indifférent. Et puis croire à la magie des énergies positives et se dire que si chacun fait sa part, on restera humain dans le sens noble du terme. On donnera un peu plus de sens, à cette vie qui parfois n’en a pas…

 

Politiquement incorrect?

ecran tvAujourd’hui, lorsqu’une « personne connue » décède, la société parvient à créer des rites, parvient à s’émouvoir et à faire son rôle civique, c’est à dire rendre hommage et supporter (dans le bon sens) ceux qui restent. Mais lorsque notre voisin meurt, on se demande si on doit aller ou non à son enterrement car finalement on le connaissait peu et puis y’a quand même un super film à la télé ce jour là. C’est comme ça que les médias nous informent de : « 3 champions morts et 7 autres personnes », sans que personne ne s’offusque alors que la formulation de circonstance serait « 10 personnes mortes dont 3 champions ». C’est aussi comme ça que l’on peut entendre nos propres parents nous dire : « oh pour mon enterrement, je veux un truc très simple, pas de chichi« . Et de devoir expliquer, que non, ça va pas être possible, un truc sans chichi, car moi, quand vous serez morts, j’aurai beaucoup plus de peine que lorsque Lady Di ou Mickael Jackson sont morts. Moi, pour réussir à accepter, j’veux la totale: le discours larmoyant du curé, les couronnes de fleurs, la musique qui fend le coeur, la veillée avec les bougies… J’aurais besoin de faire toutes les étapes du rite, TOUTES. Sans déconner, je veux bien respecter les derniers voeux, mais c’est pour ceux qui restent que c’est dur.

De la même manière, j’ai pu, avec regret, constater le miroir déformant des médias lors de l’intervention d’Ingrid Chauvin à l’émission les Maternelle de France5. C’était courageux de sa part de venir témoigner de la mort de son enfant à 5 mois il y a moins d’un an et du livre qu’elle a écrit à ce propos. C’est tout à fait honorable de profiter de sa célébrité pour obtenir des dons qui serviront à aider les parents d’enfants hospitalisés. Dans l’émission du soir « C à vous », elle a même parlé des nombreux parents qui restent dans l’isolement et pour qui le partage, même s’il ne guérit pas, peut déjà aider.

Mais, car il y a un mais, cela va t’il réellement servir la cause de tous les parents qui ont perdu un enfant? Comment accepter qu’une présentatrice ai une réflexion aussi cruche que « la langue française n’a pas de mot, ça prouve à quel point c’est insupportable, inimaginable ». Non la langue française et beaucoup d’autres langues n’ont pas de mot car ça ne sert pas à l’administration (voir la vidéo d’Isabelle Constant au Tedx Vaugirard). A aucun moment, je n’ai entendu le mot tabou. Et pourtant, ce mot tabou est présent sur tous les sites d’associations de deuil périnatal, dans tous les livres témoignages, dans tous les groupes de paroles. Alors, qui de la poule ou de l’oeuf? Pourquoi cela paraît plus facile d’avoir de l’empathie et de la compréhension pour une célébrité que pour un membre de sa famille? Peut-être parce que cela n’engage à rien.

Par contre, si les médias décident que parler de la mort d’un nourrisson ou d’un enfant à naître (n’être?) n’est plus un tabou, je veux bien qu’ils donnent aussi le mode d’emploi pour nous apprendre à nous décoller de nos écrans et à nous encourager à parler avec nos proches de nos peines abyssales mais aussi de nos joies immenses et à s’y intéresser (parce qu’il va falloir aussi apprendre à partager l’attention, ok : Kardashian – Beyoncé – Julie Gayet?).